On avait pu craindre le vote populaire. Il vient de confirmer que la SSR ne mourra pas. Toutes les catégories de public, dans tous les cantons, décidément attachées aux programmes qu’elle leur offre, sont d’accord d’en payer le prix.

Nous saluons le rejet massif de l’initiative «No Billag» avec un immense soulagement. Les électeurs et les électrices ont compris que non seulement l’existence de la SSR, mais celle de nombreuses radios et TV régionales et une part importante de la vie culturelle et sportive du pays dépendent de cette redevance que l’initiative voulait supprimer.

La radicalité du texte, interdisant tout subventionnement fédéral de la radio et de la télévision et rayant de la Constitution la notion de service public audiovisuel, l’avait rendu inacceptable pour la plupart des partis politiques comme pour les milieux de la culture et du sport. La grande majorité de la population vient à son tour de refuser catégoriquement le saut dans le vide que proposaient les initiants.

Le vrai débat commence

La cure d’amaigrissement imposée à la SSR ne sera pas un exercice de tout repos; il faudra courage et intelligence pour la mener à bien avec un minimum de dommages. Mais le plus difficile est la réforme en profondeur promise par Gilles Marchand. Il dit avec raison vouloir tout faire pour que les économies n’appauvrissent pas les contenus – ceux-là même que le public vient de plébisciter – mais résultent d’une efficience accrue dans l’organisation et la production. Ces réflexions vont nourrir les débats durant les mois à venir. Mais cette discussion devra aller au-delà pour inclure les questions de gouvernance et engager un débat sur la pertinence des contenus.

Cela d’autant plus que la SSR a déjà réalisé en partie la convergence radio-TV-Internet. La RTS a développé pour les tablettes et les smartphones des produits nouveaux dont le jeune public est friand. Mais l’ensemble des programmes de la SSR prennent-ils suffisamment en compte les nouvelles générations et les enjeux d’un monde en mutation ultra-rapide?

D’autres questions se posent: la SSR nourrit-elle suffisamment la compréhension entre des régions différentes par les langues et les mentalités? La diminution des recettes – redevance et publicité – ne va pas favoriser la production des programmes de proximité introuvables sur le marché international. Certains idéalistes du service public voudraient que la SSR propose uniquement ce que des privés ne seraient pas intéressés à diffuser. Cela ferait fondre l’audience et, à terme, ne justifierait plus la redevance. Dans la région romande l’une des pistes pourrait être de renoncer à investir dans les programmes diurnes. Les chaînes de radio de la RTS s’équipent de caméras et de régies vidéo de plus en plus sophistiquées. Pourquoi la télévision ne diffuserait-elle pas aux heures creuses des émissions radiophoniques en direct, anticipant la convergence à venir entre tous les médias électroniques?

Une direction éloignée de la production des programmes

La direction générale, à Berne, est éloignée de la production des programmes. Une piste pour y remédier serait de produire des émissions nationales de façon centralisée, favorisant ainsi le multilinguisme, la mobilité des collaborateurs de la SSR et leur sentiment d’appartenance à une entité qui dépasse les particularismes régionaux. Quelques fortes têtes convaincues de l’identité suisse pourraient vaincre les obstacles conflictuels que ne manquerait pas de susciter ce projet iconoclaste…

En tout état de cause, la réforme de la SSR ne saurait se résumer ni à des économies, ni à une adaptation aux nouvelles habitudes de consommation audiovisuelle. Elle doit avoir sans cesse en vue les grands principes que le débat sur «No Billag» a souvent occultés.

Repenser à l’«idée suisse»

L’«idée suisse» chère à Armin Walpen est la raison d’être de la SSR. Contrairement aux services publics des pays voisins, flanqués de grands médias privés, la SSR est seule à proposer à l’ensemble des citoyens une image de leur pays. Elle y ajoute l’information et la connaissance nécessaires à l’exercice de la démocratie directe.

L’indépendance de la SSR par rapport au gouvernement est la clé de la confiance que lui accordent les citoyens. Souvent qualifiée de média d’Etat dans le débat «No Billag», la SSR doit lutter contre toute tendance au contrôle politique. Le projet de nouvelle concession va dans la mauvaise direction… La SSR appartient à l’ensemble des citoyens et des citoyennes, pas à la classe politique.

Notre monde hyper-connecté comporte le danger de la désinformation, d’émotions qui l’emportent sur les faits, d’une polarisation insupportable du débat politique. La SSR est le meilleur outil pour relever ce défi. Il faut espérer qu’elle sortira revigorée de l’épreuve «No Billag» et que, sur la base du plébiscite populaire, elle sera en mesure de résister à ceux qui continueront à vouloir la démanteler.

Opinion parue dans Le Temps du 5 mars 2018 ©Le Temps