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1. Les médias suisses au bord du gouffre?

Les anciens sont déboussolés par le déferlement de la révolution numérique tandis que les jeunes ne comprennent même plus pourquoi on paie des impôts. Les initiateurs de No Billag surfent sur ces confusions, ignorant sciemment que la civilisation occidentale n’est pas seulement le résultat de l’addition au fil des siècles de fabuleux progrès techniques mais que les liens qui unissent ces découvertes scientifiques à la société civile en sont l’élément le plus important. Les services publics, de l’éducation à la protection des plus démunis, de la promotion de la culture à une information libre et fiable, matérialisent ces liens essentiels.

De même les programmes d’une télévision de service public forment un tout. Pour que les débats politiques, les joutes électorales, les particularismes régionaux, les élans patriotiques, soient suivis par un nombre significatif de téléspectateurs, il est indispensable que ces mêmes téléspectateurs aient l’habitude de s’informer (téléjournal, magazines d’information), de se divertir (films, séries, humour, retransmissions sportives) sur leur chaîne. Un service public de qualité comme celui de la RTS (Radio Télévision Suisse) est vu par environ un tiers des téléspectateurs, public dont la composition se rapproche de celle des citoyens intéressés par la chose publique et qui le manifestent en votant plusieurs fois par an. « Facebook constitue certes une intéressante place du village, mais la démocratie helvétique, si intense et complexe, ne peut se jouer juste par quelques fugaces pouces brandis en haut ou en bas » souligne Nicolas Dufour dans Le Temps en associant la SSR à la lutte finale pour la survie de médias suisses diversifiés. La suppression de la redevance qu’exige l’initiative signifierait la suppression des chaînes de radio et tv de la SSR, mais aussi une trentaine de chaînes locales comme Léman bleu ou La Télé. De tout cela les promoteurs de No Billag s’en balancent, comme aussi du consensus national. Incendiaires, ils ne jurent que par la liberté individuelle. Quand ils prétendent que la RTS peut survivre au Oui à l’initiative, c’est un mensonge pur et simple. Une télévision généraliste financée uniquement par la publicité nécessite un bassin de 10 millions d’habitants.

Je ne vais pas vous saouler de chiffres, mais sachez la Télévision suisse romande bon an mal an résiste aux changements et prouve par l’audience que ses programmes restent dans l’air du temps. Par exemple le Téléjournal de Darius Rochebin n’a perdu qu’un point et demi de part d’audience en seize ans entre 2000 et 2016 alors que le nombre de chaînes francophones disponibles en Suisse a été multiplié par dix, passant d’une trentaine à plus de trois cents.

Le public des émissions stars de la RTS, Mise au point, TTC, ABE, Temps Présent, 36,9, Passe-moi les jumelles, est resté stable (moyenne de près de 40 % de parts de marché) malgré cette augmentation faramineuse de l’offre télévisuelle. De tout temps le divertissement paillette a été le parent pauvre de la RTS, même si l’immense succès de 26 minutes, toutes générations confondues, prouve que dans ce domaine aussi rien n’est perdu.

Des informations et des programmes de qualité les différenciant des médias commerciaux sont les bases du service public, mais une audience significative, preuve de son ancrage dans toutes les couches de la population, fait aussi partie des conditions requises.

Mais alors, direz-vous, ARTE n’est pas une chaîne de service public ? Bien sûr que si. Cependant on ne peut pas comparer la situation audiovisuelle française ou allemande avec celle de la Suisse. Nos grands voisins ont des paysages audiovisuels très diversifiés composés de dizaines de chaînes publiques et commerciales. Au milieu de cette offre pléthorique, la bobo ARTE se glisse comme un joyau culturel, mais son offre ne touche pas l’ensemble des citoyens. Plus ou moins 2% des Allemands, des Français et des Suisses regardent ses programmes. Si les émissions de la Radio Télévision Suisse avaient la même audience qu’ARTE, cela signifierait que le 98% de la population serait informée par des médias audiovisuels étrangers. Or FRANCE 2 ou TF1 se contrefichent de nos réalités sociales, politiques, sportives et culturelles. L’actualité et la vie politique suisses ne sont pas présentes dans les téléjournaux français.

La France et l’Allemagne ont des chaînes nationales publiques et privées de qualité. Pour des raisons de taille critique, la minuscule Suisse romande n’aura jamais, à côté de la RTS, une chaîne généraliste privée. Les chaînes de la SSR ne sont pas seulement le service public mais aussi l’unique offre nationale. Les chaînes étrangères captent depuis un demi-siècle les deux tiers de l’audience suisse alors qu’en France, en Allemagne et en Italie la pénétration des chaînes étrangères est quasi nulle, excepté pour les communautés expatriées qui hument par satellite ou internet le bon air de leur pays d’origine. La forte pénétration des chaînes française, allemande et italienne en Suisse s’explique par le fait que nous parlons, région par région, la langue de nos voisins.

« La télévision généraliste est une invention du XXe siècle qui n’intéresse plus les jeunes » affirment les promoteurs de l’initiative. On peut en effet soulever une inquiétude quand on se soucie de la pérennité de l’audience de la RTS : sa faible pénétration chez les jeunes et très jeunes téléspectateurs. Les enfants ont déserté les programmes suisses ces dernières décennies, car la RTS se contente aujourd’hui de diffuser des dessins animés quelques heures par jour. Nos chers petits n’ont plus rendez-vous sur la chaîne préférée de leurs parents avec des héros identitaires comme Blanche et Gaspard ou Les Babibouchettes avec Albert le vert et ses délicieuses chaussettes. Les excellentes coproductions de cinéma d’animation suisse, (même La vie de Courgette) n’ont pas pour vocation la fidélisation  des enfants aux programmes de la RTS.

Même constat chez les 18-24 ans, mais historiquement les jeunes adultes n’ont jamais été un pilier de l’audience rtsienne. Plus tard, mariés, pacsés ou célibataires, pères et mères de famille, de nombreux internautes d’aujourd’hui s’installeront, comme leurs parents l’ont fait génération après génération, dans le canapé face à l’écran familial. Ce point de vue optimiste est contesté par les laudateurs du tout internet. Selon eux, dès l’âge de raison, les enfants, et a fortiori les pré-ados, désertent le récepteur de télévision. Sur les smartphones et les tablettes ils zappent sur Youtube. Conseils de maquillage ou d’essayage de vêtements par des youtubeuses malignes et sponsorisées, humour potache ou parodique, haineux et racistes dans le pire des cas, chit-chat, c’est à dire parler pour ne rien dire, voilà le le flux et reflux sans fin du royaume du web avec aussi des contenus intelligents comme les vidéos de Natoo qui déconstruisent les clichés sur les femmes et l’ont propulsée youtubeuse no 1.

Des télévisions historiques tentent de récupérer les stars du web comme par exemple TF1 avec la série humoristique Presque adultes avec Natoo et deux autres youtubeurs idoles des jeunes, Norman et Cyprien. Une série quotidienne, Demain nous appartient, enjeu majeur pour les recettes de TF1 lorgne aussi du côté du web avec dans le casting Lou de The Voice Kids. Dans un argumentaire destiné aux publicitaires TF1 insiste sur la multiple présence de ce feuilleton sur tous les réseaux sociaux, preuve du rapprochement de la télévision et d’internet pour mieux piéger les consommateurs.

La RTS s’ingénie à monter en marche dans ce train fantôme qu’est Youtube avec les émissions destinées aux moins de trente ans en espérant aiguillonner le jeune public vers des contenus moins commerciaux, émissions que l’on retrouve aussi sur la chaîne-mère comme Plein le poste pour la musique, Geopolitis pour l’information et Nouvo pour l’innovation. Depuis quelques années des séries courtes de fiction (trois minutes par épisode environ) sont apparues sur le web. Elles permettent aux jeunes créateurs de se faire les dents et de s’adresser aux nouvelles générations. Contrairement aux idées reçues la RTS est en Suisse un acteur incontournable des séries web originales. Le service public coproduit plusieurs séries web par année et en a mis en ligne sur internet une trentaine. Qui dit mieux ?

En sens inverse Youtube et les membres de GAFA (les géants mondiaux Google, Apple, Facebook, Amazon) avec leurs moyens illimités, eux paradoxalement croient à la pérennité de la télévision puisqu’ils projettent de diffuser des contenus ordonnés dans une grille de programme, sur le net certes, mais aussi destinés aux téléviseurs connectés.

En prenant de l’âge les jeunes téléspectateurs ne reviendront pas au petit écran parient donc les connaisseurs du net. « Terminé, disent-ils, le temps de la télévision linéaire où tout le monde regardait le même programme en même temps. La fidélité à une chaîne n’existe plus, chaque téléspectateur picore gratuitement ses besoins en informations ou en déconnades sur un nombre infini de sites ».

L’audience des chaînes de télévision généralistes serait en perdition et le poste de télévision condamné dans un proche avenir à entrer au musée des antiquités du XXe siècle comme le téléphone mural en bakélite, le stencil ou la manivelle pour le démarrage des voitures. Pourtant, quand, vers 21.30, je jette un coup d’œil sur les façades des grands ensembles de Genève, j’observe que de la plupart des fenêtres éclairées émettent des reflets lumineux variés dont la source est un récepteur de télévision, même si la consommation de programmes de télévision se pratique dorénavant de plus en plus sur d’autres écrans, ordinateurs, tablettes, smartphones, en direct et en différé et même 24 heures avant la diffusion officielle. Dans moins d’une décennie, la moitié de l’audience du 19.30 se fera en rattrapage. Aujourd’hui déjà le quart de la vision de la RTS se fait en time delay, de quelques minutes à sept jours. Parallèlement les différences entre la télévision, la radio, la presse écrite et internet s’estompent pour la production comme pour la diffusion. J’entends des jeunes, séduits par l’initiative No Billag, me répliquer : « Mais moi, je ne regarde plus la RTS. Je regarde Vingt-six minutes et le foot Suisse-Irlande du nord sur ma tablette ». Quelle naïveté. C’est évidemment la RTS qui produit et retransmet ces émissions même si on les regarde sur son smartphone. Prière de ne pas confondre les tuyaux internet et les contenus RTS.

Et, quand on a le choix, visionner Carmen l’opéra de Bizet revu par Dmitri Tcherniakov sur Arte, les victoires de Federer sur RTS2, Better call Saul sur Netflix, est plus agréable sur un écran familial géant connecté que sur un smartphone.

Au début de la télévision les futurologues prédisaient un déclin rapide du média radio. La radio a su adapter ses programmes et les décliner sur plusieurs longueurs d’onde avec un succès jamais démenti au fil des décennies. A la naissance du net certains ont prédit une nouvelle fois la marginalisation de la radio. Or, c’est un exemple, la première radio généraliste de France, RTL, fait au vingt et unième siècle plus d’audience qu’au vingtième, preuve de la coexistence du média radio et des nouveaux médias numériques. (Précisons que les chaînes de la SSR, radio en tête, jouissent d’une grande crédibilité, « étonnamment stable » selon l’étude MediaBrands 2017, y compris chez les jeunes. La note de la chaîne de radio de la RTS La Première emmène le classement ex aequo avec la NZZ. Les Suisses jugent les médias sociaux nettement moins crédibles.)

La SSR a anticipé les temps à venir avec deux actions visionnaires. La première est due à Armin Walpen, directeur général de 1996 à 2010. Son slogan Idée suisse n’a pas été reconnu à sa juste valeur. Idée suisse accolé au sigle SRG-SSR revendiquait la mise en relief des particularités régionales dans la perception de l’information nationale et internationale. Exactement ce il faut exiger de la SSR. Gilles Marchand, nouveau DG de SRG-SSR depuis 2017, devrait relancer cette Idée suisse dont l’une des géniales composantes est qu’elle est comprise par tous les Suisses, même si elle est intraduisible dans les autres langues nationales.

Sous l’oeil dubitatif des conservateurs des deux médias, le même Gilles Marchand, alors directeur de la TSR (Télévision suisse romande) lance le 1er janvier 2010 la RTS (Radio-Télévision suisse) en faisant converger toutes les forces techniques, artistiques, journalistiques et administratives de la télévision et de la radio. Aujourd’hui on voit mieux l’aspect visionnaire de cette révolution dont un exemple réussi a été l’élection d’Ignazio Cassis au Conseil Fédéral. La Première et RTS1 ont unis leurs forces journalistiques et techniques pour couvrir l’événement d’une manière identique dans les deux médias. Cette émission commune est un événement. Les mutations nées de la révolution numérique rendent caduque la distinction formelle entre les genres audiovisuels. Télévision, radio et projets numériques bénéficient largement désormais de plateformes de diffusions communes. Télévision, radio, internet évoluent pour bientôt être réunis par internet dans un nouveau lieu médiatique. Les divisions actuelles n’auront plus de sens dans la quête quotidienne d’informations et de divertissement du public. Internet est appelé à devenir le lieu de toutes les concurrences, car l’avenir de la presse écrite passe aussi par le numérique. Qui dit numérique dit textes, images et sons. L’information d’aujourd’hui sur le net, qu’elle provienne de la télévision, de la radio ou des quotidiens, utilise l’écrit, la vidéo et le son. La rédaction de Blick emploie une trentaine de vidéastes, soit plus de 10% du total des collaborateurs de la rédaction. Depuis 2016 les lecteurs lisent Blick davantage sur les canaux numériques que sur les éditions imprimées. Dans le même temps des journaux suisses (Le Matin-Dimanche, Die Weltwoche par exemple), anglais (The Guardian, The Economist), français (Le Monde diplomatique) investissent sur le net le média radio en adaptant avec des comédiens leurs articles en récits radiophoniques.

Après la SSR, France Télévisions et Radio France envisagent de monter dans le train de la convergence entre les différents médias en recréant l’ORTF. Le nouveau mot d’ordre est rationalisation et investissement dans internet. Ainsi, France Télévisions et Radio France vont lancer une  » grande plate-forme numérique commune d’offre culturelle «. Tôt ou tard les films de cinéma européen et les séries européennes seront regroupés sur leur propre plate-forme de streaming à l’exemple de la Communauté des télévisions francophones. France TV, RTBF, Radio-Canada et RTS préparent en effet un site internet OTT commun avec la crème de leurs programmes.   Les télévisions francophones de service public rejoindront ainsi Netflix et Amazon, sociétés emblématiques de cette nouvelle offre pour visionner les programmes en conserve de la télévision. (OTT -Over The Top- est la possibilité de voir des vidéos sur n’importe quel support, n’importe quand et n’importe où, sans le concours des opérateurs traditionnels comme les compagnies de câble, de téléphone ou de satellite).

Tout le monde se sert d’internet, mais le numérique ne se résume pas au smartphone. Les téléviseurs connectés sont aussi de la partie. Ils offrent chaque année des évolutions techniques de plus en plus séduisantes pour le confort de la vision et de l’audition. Ces grands écrans redeviennent pour la famille un lieu pour s’informer et se divertir sur des chaînes publiques ou commerciales. Les images et les sons du net apparaissent alors comme complémentaires plus que concurrents des chaînes généralistes ou spécialisées, obligeant en revanche les salles de cinéma à se réinventer en se spécialisant dans le cinéma d’auteur ou en offrant aux blockbusters des écrins incomparables.

Avec un abonnement à la vidéo sur demande (VSOD) nous bénéficions d’un accès illimité aux programmes de toutes natures sur le réseau internet. Nous pouvons aussi suspendre et reprendre la lecture du programme en cours quand et où nous le décidons. Sur la télécommande du récepteur de télévision connecté je presse Smart Hub pour rejoindre la page Mes applications. Un clic plus tard je suis sur Netflix. J’ai le choix entre 1000 séries et 5000 films aisément identifiables grâce à un classement par genre. J’ai alors la possibilité de choisir la version française ou originale avec sous-titres. Certes il faut à Netflix des centaines d’ingénieurs travaillant jour et nuit pour maitriser les algorithmes nécessaires à ces facilités d’utilisation et c’est probablement utopique d’espérer un service aussi complet de la part de la RTS. Mais on peut rêver. Imaginez tous les programmes maison de la RTS classés par genre et date (y compris les émissions archivées depuis 1954 et celles encore inédites à l’antenne) et accessibles en un clic. Plus tard les programmes suisses allemands et suisses italiens en version originales sous-titrées viendraient augmenter l’offre. (La rédaction et le placement des sous-titres vont s’automatiser avec les traductions Google et la reconnaissance vocale).

Ainsi enrichie j’imagine l’avenir de la consommation de la télévision à la fois sur les chaines traditionnelles de sa langue maternelle à redevance ou commerciales avec en complément un abonnement à un site type Netflix pour les mordus des séries et des films de cinéma.

Netflix est capable avec ses plus de 100 millions d’abonnés de produire des séries et des films de prestige. Netflix programme un nouveau film par semaine. Sa force de frappe financière l’autorise par exemple à investir plus de 100 millions de dollars dans le prochain Martin Scorsese. La sélection officielle du Festival de Cannes 2017 comportait deux longs métrages Netflix (dont l’étonnant Okja du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho) diffusés en primeur sur Netflix, officialisant ainsi la mise à mal de la chronologie traditionnelle des médias ( salles de cinéma, DVD, télévisions par abonnement, télévisions généralistes). Loin des polémiques qui ont opposé à Cannes défenseurs des salles obscures aux amateurs de Netflix, les festivals de Venise (Our souls at night avec Robert Redford et Jane Fonda) et Deauville (Sweet Virginia) ont aussi proposé en 2017 des productions Netflix dont l’investissement dans la fiction cette année là a atteint six milliards de dollars pour 600 heures de nouveaux contenus inédits disponibles en même temps dans le monde entier sur sa plateforme et doublées dans des dizaines de langue. Amazon, Apple, Disney, 20th Century Fox relèvent aussi ce défi en créant leur propre plate-forme.

Cette mondialisation a un côté sombre. Elle met en danger la diversité de la culture d’où la nécessité en Europe, surtout pour les petits pays comme la Suisse, d’avoir une télévision de service public dont la mission est aussi

-c’est inscrit dans la loi- d’investir dans la culture et la production cinématographique nationale pour préserver l’expression de notre identité face aux rapaces américains surpuissants.

Sans la SSR le cinéma suisse et plus particulièrement le cinéma suisse romand, s’étiolerait. La SSR est avec l’Office fédéral de la Culture et les fonds régionaux, l’un des trois piliers fondamentaux qui encouragent la création audiovisuelle. Sans la SSR, pas de La vie de Courgette du Valaisan Claude Barras, pas de L’Opéra, documentaire du Vaudois Jean-Stéphane Bron, pas de Miséricorde du Tessinois Fulvio Bernasconi, pas de L’ordre divin de l’Argovienne Petra Volpe … et plus aucun espoir pour la Suisse d’avoir un jour prochain une nouvelle vague comme celle des Goretta, Tanner et Soutter. « Personne ne prendra le relais de la SSR pour financer le cinéma suisse si la redevance venait à disparaître. Ceux qui disent le contraire se trompent ou mentent. » dixit Guillaume Barazonne, Conseiller administratif et national genevois PDC. Ce n’est pas seulement la production cinématographique qui risque sa peau avec l’acceptation de l’intiative No billag. Sans l’apport de la SSR, la musique folklorique, la Schubertiade, de nombreux festivals de cinéma et de musique, n’auraient plus de ressources suffisantes pour survivre. Et les sociétés d’auteurs et de musiciens verraient leurs ressources diminuer drastiquement.

 

  1. Ce qui faut savoir sur la redevance

 

La coût de la redevance sera abaissé à 1 (UN) franc par jour dès 2019. Comparez ce prix à celui d’un café ou d’un journal quotidien et vous conviendrez que TV et radio de service public ne sont pas chères. Si les retraités payaient par Pay Per View le prix réel de leur consommation des programmes de la RTS TV en fonction de la durée d’écoute, ils devraient débourser près de 2000 francs par année et l’ensemble des téléspectateurs près de 1000 francs. Seuls les moins de 30 ans et les enfants seraient gagnants avec un Pay Per View, bien hypothétique vu l’absence de taille critique de notre marché. Réaffirmons une fois encore que la gratuité est une illusion. Le consommateur paie soit une redevance, soit des abonnements, soit il subit la publicité par ailleurs cannibalisée par les géants du net au détriment de l’économie locale et des médias de proximité, télévisions, radios et journaux.

L’erreur de Billag a été d’imposer (sauf sur demande) le paiement en un seul versement. Une facture de plus de 400.- quand les fins de mois sont ric-rac est difficile à avaler. Dès 2019 le successeur de Billag, la société Serafe, devrait – c’est une mesure démocratique – offrir la possibilité de payer la redevance mensuellement, même si cela augmente les frais généraux. J’espère que le Conseil fédéral et les pontes de la SSR sont conscients de l’importance de cette mensualisation de la redevance pour l’ensemble de la population suisse, mensualisation qui devrait être annoncée avant la votation du 4 mars.

La répartition des produits de la redevance et de la pub par la SSR est une formule magique illustrant les bienfaits du fédéralisme. La RTS bénéficie du tiers du budget global alors que nos 700.000 foyers fournissent seulement le quart des recettes de la SSR. Ce financement du service public maintient une offre équivalente dans toute la Suisse. Les initiateurs de No Billag s’attaquent ainsi à un des murs porteurs essentiels de la cohésion nationale

Certains partisans de l’appauvrissement du service public voudraient une SSR proposant uniquement ce que le marché commercial ne peut diffuser, comme les messes pour les catholiques ou les émissions pour les malentendants, ce qui ferait fondre l’audience et ne justifierait plus à terme la redevance. De plus si le marché privé suisse alémanique est assez vaste pour rentabiliser par exemple des retransmissions sportives, l’exiguïté du marché romand empêcherait un diffuseur commercial de générer des profits avec une offre équivalente.

L’immense choix de retransmissions sportives de la SSR est mis en danger par les opérateurs comme Swisscom ou UPC qui cherchent à augmenter leurs profits en commercialisant les droits sportifs par abonnement.

Ce modèle basé sur le profit et non le service aux téléspectateurs est le credo des adversaires de la SSR. En Italie, pour avoir accès à une offre sportive équivalente à celle de la RTS les téléspectateurs transalpins doivent s’abonner à une quinzaine de chaînes payantes, soit plus de 1500 francs par année. Les fédérations sportives seraient aussi perdantes à terme. La surenchère des offres est certes intéressante financièrement pour elle, mais la visibilité des retransmissions sportives est en chute libre quand elle se segmente sur des chaînes payantes. A terme la pratique du sport amateur en pâtirait.

 

  1. La part de marché, une mesure dépassée ?

 

Les nouvelles manières de consommer les programmes de télévision (n’importe quand sur n’importe quel support) vont aussi modifier les méthodes de mesure d’audience. La PDM (Part de Marché) qui indique le poids de l’audience de la RTS face à ses concurrents à un moment donné ne sera plus la pierre angulaire du calcul d’audience. Le nombre absolu de téléspectateurs atteint par une émission vue en direct et en rattrapage devient une donnée plus intéressante pour les programmateurs et les publicitaires. Vu ainsi le pic d’audience de la télévision en Suisse romande se situe vers 21.00 et pourrait à terme modifier la grille des programmes de la RTS pour capter cette audience record de 21.00 . Mais envisager une confrontation directe des émissions phares de la RTS face aux programmes de prime time de la concurrence française est une hypothèse risquée. Depuis des décennies les magazines phare de la RTS diffusés à 20.10 sont protégés par l’indifférence des téléspectateurs suisses pour les TJ français et le remplissage sur les chaînes principales de courtes émissions sans grand intérêt entre 20.30 et 20.50. De plus, si la RTS déplaçait l’heure de diffusion de ses magazines de 20.10 à 20.50, la RTS n’aurait pas les ressources nécessaires pour présenter une émission populaire entre la fin du Téléjournal et 20.50. Produire un talk-show du genre Quotidien de TMC ou C à vous de France 5, nécessiterait des ressources journalistiques, humoristiques, financières et un nombre conséquent d’invités populaires impossible à dénicher chaque jour entre Sion et Moutier. Quant à la fiction étrangère, y compris américaine, sa force de frappe quotidienne serait trop faible et ses contenus éloignés de nos sensibilités régionales.

 

  1. Aide toi, Youtube t’aidera

 

Le public ne comprend pas pourquoi la RTS ne s’explique pas davantage face aux attaques de No billag. En réalité elle en est empêchée par son devoir de réserve, car avec cette initiative mortifère elle est juge et partie. Il n’empêche. La RTS devrait en règle générale booster sa communication. La promotion et la critique des programmes de la RTS sont réduites à la portion congrue dans les quotidiens suisses romands, d’où un manque de renseignements qui accentue la banalisation du média télévision. Les informations parcellaires à propos des programmes et du rôle aujourd’hui et demain du service public circulent sans antidote.

La Télévision attire et repousse. Elle reste une fabrique d’informations et de divertissements qui fait rêver. Darius Rochebin et d’autres collaborateurs, admirés par les téléspectateurs, sont aussi des icônes pour les jeunes youtubeurs. La RTS aurait intérêt à renforcer sa présence sur internet en produisant pour Youtube chaque jour un clip évoquant les activités   des centaines d’hommes et de femmes sur le pont quotidiennement pour informer et divertir. Pas question de propagande, mais de pédagogie pour expliquer au public, qui ne demande que ça, les petits secrets de l’envers des décors et les offres au jour le jour de la télévision de service public d’un coin de pays, petit nain par rapport aux médias électroniques français. Ceux-ci déversent sur la Suisse romande des dizaines de programmes avec des animateurs hyper médiatisés sur leur chaîne, sur les réseaux sociaux et dans les journaux français.

Ce clip RTS offrirait en 2-3 minutes entre autres la bande annonce des émissions du jour, informerait des lieux des tournages en cours dans les régions, donnerait la parole aux félicitations et aux critiques des téléspectateurs sur les programmes de la veille. Réalisé avec ambition et talent ce clip époustouflant du quotidien de la RTS viserait à harponner les nouvelles générations mais aussi les plus blasés, y compris les hommes politiques, les artistes et les journalistes média de la presse écrite.

L’objectif de ce clip serait de mettre l’accent sur les avantages du service public. Les modes de consommation changent et le téléspectateur doit mieux être imprégné de la richesse de l’offre RTS. Il faut contrer « l’internet thinking » qui favorise un climat de pensée défavorable au service public, d’où l’intérêt d’être présent sur Youtube pour contrecarrer jour après jour les courtisans qui prônent la liberté du consommateur versus celle du citoyen.

 

  1. Pub ou pas pub ?

 

Un quart des revenus de la SSR provient de la pub. Sans cet apport la redevance augmenterait ou la SSR devrait renoncer à des prestations. Cependant l’avenir de la publicité à télévision, sans être pour l’instant aussi catastrophique que pour la presse écrite, n’est pas radieux. Son volume est appelé à diminuer sur les chaînes publiques et commerciales au profit des maîtres d’Internet, les membres de GAFA. ( L’acronyme GAFA désigne quatre des entreprises les plus puissantes du monde de l’internet, Google, Apple, Facebook et Amazon).

Un courant de pensée propose que le service public financé par la redevance renonce à la pub par grandeur d’âme et pour sauver la presse écrite. Malheureusement si la publicité disparaissait des petits écrans helvétiques elle ne viendrait pas augmenter la pagination de Arcinfo ou du Temps. Cette manne publicitaire profiterait au web et aux chaînes allemandes et françaises qui, par décision du Tribunal Fédéral, ont le droit de diffuser des fenêtres publicitaires à destination exclusive de la Suisse. Les juges du Tribunal fédéral ont préféré valider l’orthodoxie du libre-échange au détriment des intérêts nationaux. Des centaines de millions de francs de publicité suisse partent donc sur des fenêtres étrangères sans contrepartie pour la production suisse. Les agences de pub, dont Admera en partie propriété de la SSR, (quel gênant paradoxe!), consentent de forts rabais pour remplir ces fenêtres étrangères, d’où une distorsion de la concurrence entre la SSR et ses les chaînes étrangères. De plus, j’ai constaté un étonnant phénomène: plusieurs téléspectateurs, certes naïfs, m’ont avoué qu’ils ressentaient une sorte de fierté à voir de la pub pour la Coop ou la Migros sur les chaînes françaises, comme s’il s’agissait d’une reconnaissance de l’existence de leur coin de pays par l’imposant voisin. Complexe d’infériorité ou de supériorité des Suisses vis à vis des Français ?

Le glissement progressif de la publicité écrite et télévisée vers le net semble irréversible. Les éditeurs du journal Blick ont engrangé dès 2016 davantage de recettes publicitaires pour blick.ch que pour les journaux imprimés . Cependant aux Etats-Unis le fossé profond qui oppose les pro et les anti Trump ont permis à la presse écrite et aux télévisions généralistes de reprendre du poil à la bête. En temps de crise le public instruit se réfugie sur les médias traditionnels plus dignes de confiance. Les news fantaisistes ou extrémistes qui fleurissent sans vérification éditoriale sur le net déplaisent aux grands annonceurs agacés aussi par les robots qui faussent les chiffres de fréquentation des sites en se faisant passer pour des visiteurs humains.

Quoi qu’il en coûte, la mise en doute de la pertinence de la publicité sur le service public n’est pas à prendre à la légère. La SSR pourrait devenir plus respectueuse des téléspectateurs et des auteurs dans l’ordonnance et le nombre de spots publicitaires. Ne plus interrompre les films, réduire la durée des spots, voire renoncer à la pub dans certaines tranches horaire serait des gestes appréciés par les téléspectateurs romands. Quant aux adversaires alémaniques de toute publicité sur les antennes de la SSR, que diraient-ils en cas de succès de No Billag  quand leur chaîne privée serait par la force des choses envahie, information comprise, par une multitude de spots publicitaires ? Se souviennent-ils de leur agacement quand ils regardent un film ou une série dans un motel américain ? Il y a tant de coupures publicitaires que l’on perd le fil de l’histoire. De plus une chaîne alémanique privée servirait des intérêts privés et renoncerait par la force des choses à une information fouillée. Cette chaîne, quoiqu’on en dise, mettrait la clé sous la porte quelques années plus tard car elle ne parviendrait pas à atteindre un tout petit 10% de parts de marché pour être rentable.

Patrick Le Lay, PDG de TF1 de 1988 à 2008 avait à son époque crûment rappeler que le métier de base d’une télévision commerciale « c’est d’aider par exemple Coca-Cola à vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».

 En ces temps d’incertitude le rôle du service public financé par la redevance est de prendre le contre-pied de Patrick Le Lay en produisant sur tous les supports des programmes qui enrichissent le cerveau et non l’anesthésient. Les émissions produites par la SSR, tout en restant populaires, doivent sans ambiguïté, se distinguer de celles proposées par les émetteurs commerciaux.

 

  1. Les séries américaines, j’aime, moi non plus

 

Le flirt entre les séries américaines et la Télévision suisse romande dure depuis plus d’un demi-siècle. Il a permis à la TSR de programmer le dessus du panier de la production hollywoodienne, en priorité par rapport aux diffusions en France et parfois même en priorité européenne comme pour Twin Peaks ou X-Files.

Les séries américaines ont très tôt suscité de vives critiques de la part du puritanisme genevois, du catholicisme valaisan et des Belles Lettres lausannoises. En 1979 la série Holocauste raconte la Shoah, vécue à la fois par une famille de juifs allemands et par un jeune avocat SS. Trente cinq ans après la défaite allemande, le grand public découvre les horreurs de l’extermination des Juifs par les Nazis. Interprétée notamment par Meryl Streep Holocauste est vue par un Américain sur deux et un Allemand sur trois. Suite aux réactions induites par le feuilleton, le gouvernement allemand allonge le délai de prescription pour les criminels nazis. Mais pour la direction de la Télévision suisse romande, raconter la Shoah par le biais de la fiction est indécent et moralement discutable. Le refus de la TSR de programmer la série honorée par huit Emmy Awards est influencé par l’anti-américanisme de nombreux intellectuels français de renom alors bien vus au Quai Ansermet. Suite à une forte pression populaire le feuilleton sera finalement diffusé sur les antennes romandes. Le dernier épisode sera accompagné par un débat permettant de mettre en lumière la passivité pendant la guerre du gouvernement suisse dans l’information de la population de l’extermination du peuple juif.

Au début des années 1980 la diffusion de Dynastie provoque une nouvelle polémique. Cette série (avec John Forsythe et Joan Collins) raconte le destin fastueux de magnats texans du pétrole. Montrer un héros dont le cynisme n’a pas de limites n’est pas digne du service public s’indignent les détracteurs de ce soap.

Quarante ans plus tard les reproches continuent de pleuvoir à propos des séries américaines sur les antennes de la SSR. En Suisse alémanique il est facile de localiser ces critiques. Elles proviennent des lobbyistes des télévisions commerciales. « Ces séries n’ont rien à faire sur le service public » disent aussi en Suisse romande les adversaires d’un service public généraliste et qui rêvent de les programmer avec profit financier sur des chaines privées. Encore une illusion en Suisse romande, vu son marché minuscule.

Les feuilletons américains ont longtemps eu pour objectif de viser le plus large des publics. Ils faisaient ainsi le bonheur des prime-time de la TSR. La multiplication des chaînes aux Etats-Unis a incité les producteurs à proposer des séries plus profilées destinées à des audiences plus restreintes. Les séries fédératrices, excepté les policières, se sont raréfiées. Le héros tout d’une pièce, angélique ou satanique, a cédé la place à des anti-héros rongés par leurs conflit intérieurs, comme Dexter Morgan, médecin le jour et tueur en série de meurtriers la nuit, ou comme le professeur de chimie Walter White se transformant en criminel impitoyable dans Breaking Bad. A partir de Soprano les séries ne racontent pas comme les films une histoire avec un début et une fin, mais déclinent un concept à même de générer un nombre infini de récits et de personnages complexes au fil des saisons commandées par le diffuseur. Il faut des nuits sans fin pour voir toutes ces séries. Elles ont acquis une notoriété culturelle auprès des cinéphiles orphelins de films hollywoodiens à la fois exigeants et populaires.

Bien en cour auprès des distributeurs américains la RTS programme aujourd’hui ces séries haut de gamme en deuxième partie de soirée parfois en version originale sous-titrée pour les fans de Big Little Lies, Game of Trones, Westworld , The Americans ou Homeland. Ces séries, sauf exception, atteignent des parts de marché modestes . Elles ne sont pas prévues pour booster l’audience mais pour rappeler aux nouveaux cinéphiles qu’une télévision de service public peut présenter aux mordus du net des fictions d’une qualité exceptionnelle parfois à peine 24 heures après la diffusion aux Etats-Unis à l’exemple de Westworld et Game of Thrones.

A cela les politiciens et intellectuels rappellent notre appartenance à la millénaire culture européenne. « Les séries européennes valent bien les yankees » martèlent-ils. Ils oublient qu’il est aussi difficile de programmer pour des questions d’audience Broadchurch, Down Abbev, Wallander, Borgen ou Luther, toutes excellentes séries européennes, aux heures de grande écoute que la nouvelle vague des séries américaines. Une fois de plus répétons que les télévisions privées qui imaginent en Suisse romande tirer des profits financiers avec ces séries de niche se font des illusions.

 

  1. A la recherche des séries de proximité

 

Programmer une série suisse romande inédite en prime-time une trentaine de semaines par année comme le font les grandes chaines du monde entier est l’objectif inatteignable des programmateurs de la RTS. Small is beautifull n’est pas vrai pour la production de fiction. Le budget d’un épisode de Game of Thrones est de 10 millions de dollars et le même épisode coûte à la RTS à l’achat un petit billet de 100 francs la minute. En comparaison pour produire un épisode de Quartier des banques, la société genevoise Pointprod a disposé de 850.000 francs suisses dont plus ou moins 600.000 en provenance de la TSR. Un épisode de Quartier des banques, la plus chère des séries RTS à ce jour, a bénéficié d’un budget comparable aux séries françaises, mais dix fois moins important que celui des séries américaines. Une production comme Quartier des banques procure du travail à des dizaines de techniciens et d’artistes indépendants, mais les budgets de la RTS peuvent supporter au mieux la production d’une douzaine d’épisodes par année, pas plus.

Même si Quartier des banques est sans conteste une réussite artistique et populaire, la production de séries en Suisse romande est un pari risqué, car elle postule que toutes les séries made in RTS seront des réussites avec de bonnes audiences et des critiques élogieuses. Sur les 500 séries produites annuellement aux Etats-Unis à peine 50 atteignent ce nirvana. Les producteurs et créateurs de séries suisses sont-ils plus finauds que leurs collègues d’outre-atlantique ? Après tout, sait-on jamais… Raconter des histoires de proximité est indispensable. Se trouver dans l’obligation de toucher avec toutes les séries tous les publics vu l’investissement est un obstacle même si la série représente la narration la mieux adaptée au média télévision. Le téléfilm, qui a fait les beaux jours de la TSR, n’a pas dit son dernier mot, car il permet de mettre en images des faits de société et de se rapprocher du documentaire. Le format de la collection est peut-être pour la RTS un bon compromis entre l’unitaire et la série. Hollywood produit des téléfilms de ce type comme Real Détective, collection dans laquelle des acteurs jouent le rôle de vrais enquêteurs revisitant des affaires troublantes. La RTS elle-même s’est lancée dans la production d’une collection avec Ondes de choc, quatre fictions réalisés par Ursula Meier, Lionel Baier, Jean-Stéphane Bron et Frédéric Mermoud, quatre téléfilms de choc qui s’inspirent des affaires criminelles qui ont marqué notre pays ces dernières années. La collection permet aux unitaires un minutage de soixante minutes mieux adapté à la télévision que l’heure et demie traditionnelle des téléfilms. Elargir la palette des scénaristes, des réalisateurs, des acteurs, des musiciens et des techniciens, mais aussi des maisons de production est une option intéressante pour la diversité de la production suisse romande.

Le coût minute des productions fiction est démesuré si on le compare aux budgets nécessaires pour les reportages. La tentation comptable serait donc pour une modeste télévision comme la RTS de renoncer à la fiction pour renforcer son atout numéro un, l’information. Cet abandon serait une erreur funeste. Le savoir-faire artistique et technique transmis de génération en génération par les collaborateurs de la télévision et les producteurs indépendants disparaîtrait et le tissu culturel romand, théâtre, cinéma, musique, littérature, tous métiers confondus, subirait des pertes irrémédiables.

Cependant la SSR se doit de mieux valoriser sa production de fiction. Le service public, malgré les réticences régionales, a un intérêt politique et sociétal à diffuser toutes les séries produites dans les trois régions. La RTS a montré l’exemple en l’été 2017 avec le Croque mort (Der Bestatter), série de SF programmée sur RTS2 à une heure tout à fait convenable (22.15) en version originale sous-titrée. Cette programmation annonce, je l’espère, les habits neufs de la RTS dans la programmation générale des productions SSR. Le renouveau du service public passe par un renforcement de la présence nationale dans la programmation régionale avec doublages ou sous-titrages selon la nature des programmes. Ici intervient la convergence télévision-internet: la circulation de la production suisse serait renforcée par un service VSOD avec une application aisément accessible sur tous les supports et les téléviseurs connectés en s’inspirant de l’architecture si facile d’accès de Netflix.

Une cellule dédiée à cette tâche à la direction générale de la SSR à Berne garantirait l’équité entre les trois régions dans le volume et la nature des programmes proposés à l’ensemble des Suisses. Cette indispensable circulation des programmes facilitée par la technologie dynamiserait les débats nationaux politiques et de société, l’indépendance journalistique et l’indispensable progression du journalisme didactique et d’investigation, clefs de voûte d’un service public redynamisé. Ce site serait aussi un outil pour les enseignants en familiarisant la jeunesse scolarisée aux sous-titres, une porte d’entrée pour la pratique des langues et la cinéphilie. Cette circulation des émissions s’étendrait au patrimoine et donnerait une nouvelle vie cataloguée aux archives. A ce propos rappelons que les téléspectateurs, à travers la redevance, sont propriétaires des centaines de milliers d’heures d’émissions archivées. Restauration numérique et mise à disposition du public est un devoir pour la SSR et un souhait de tous les corps de métiers qui ont contribué à leur existence. Ce patrimoine du vingtième siècle a une importance comparable à celle des trésors de la bibliothèque nationale. Qu’en adviendrait-il en cas de victoire de l’initiative No Billag ?

 

  1. Centralisation, décentralisation, même combat

 

Après la défaite espérée de No Billag, la SSR ne sera pas au bout de ses peines. Les unités d’entreprises n’échapperont pas à des réformes et des plans d’économie douloureux. Je propose modestement des pistes de réflexion qui tiennent compte de la révolution de l’ère numérique.

La décentralisation a permis à la SSR de proposer des grilles de programmes adaptées aux particularismes des quatre régions linguistiques. Je m’interroge sur la justesse de cette politique en ce qui concerne la production de fiction. Les modestes heures de séries suisses produites à Zurich, Genève et Lugano sont étouffées par la quantité des séries venues d’ailleurs. Cependant, à l’échelon de notre continent multilingue, la SSR dans son ensemble représente une tonalité non négligeable dans le concert des nations européennes de moyenne importance. Si la production de fiction était centralisée nos trois identités culturelles pourraient devenir un trait d’union au coeur de l’Europe. Réalisées en anglais, français, allemand, voire italien, les séries, collections nationales (une quarantaine d’heures par année) existeraient sur le plan international. Elles seraient produites par les forces vives des départements de la fiction de SF DRS, TSI et RTS regroupées par tournus annuel à Zurich, Lugano et Genève, ce qui favoriserait le multilinguisme et la mobilité des cadres de la SSR et leur sentiment d’appartenance à une entité qui les dépasse. Cette production devrait être soutenue par des subventions fédérales au même titre que les films de cinéma. Elle vivifierait l’activité artistique et économique des producteurs indépendants des trois régions. Je ne minimise pas les obstacles conflictuels de ce projet. Danger d’hégémonie alémanique, absence d’accords de coproduction avec l’union européenne, goûts dissemblables des auteurs et des téléspectateurs Suisses allemands, Suisses italiens et Suisses romands. Des fortes têtes convaincues de l’identité suisse pourraient vaincre ce scepticisme.

Cette nouvelle collaboration interrégionale du service public peut franchir les frontières de la fiction pure. Par exemple pour le remake d’une série historique fameuse présentée naguère en Suisse romande par Gaston Nicole. Il s’agissait d’évoquer des événements qui ont forgé la Suisse au fil des siècles. Des mini-fictions reconstituant les mythes fondateurs comme la soupe de Kappel ou des faits historiques comme les tentations teutoniques de l’armée suisse en 1914 sont commentées par un panel d’historiens avec des débats présentés dans chaque région par un journaliste vedette. Des montages différents permettent la diffusion la plus appropriée sur tous les vecteurs.

Parmi les séries documentaires qui pourraient être coproduits par les trois régions il y a le remake de 26 X La Suisse . A partir des années 1970 cette série romande a dressé sans garde-fou le portrait de tous les cantons suisses. Reprendre cette idée au vingt et unième siècle en mettant l’accent sur les solutions régionales pour que, face aux changements climatiques et la détérioration de l’environnement, les choses évoluent favorablement, deviendrait une série culte pour renforcer la cohésion nationale. Programmation en prime-time en Suisse alémanique, Suisse italienne et Suisse romande garantie.

 

  1. Propositions iconoclastes

 

 

Aucun média n’est parfait mais l’atout majeur de la Télévision et de la Radio suisses romandes reste l’information, créneau idéal pour booster la présence du service public sur tous les supports de diffusion. Les chaînes de radio de la RTS s’équipent de caméras et de régies vidéo de plus en plus sophistiqués. Pourquoi RTS1 ou 2 ne diffuseraient-ils pas en heures creuses, non plus occasionnellement comme aujourd’hui, mais systématiquement les émissions radiophoniques en direct réalisées depuis les studios radio, anticipant ainsi la convergence totale à venir entre les trois médias électroniques ? Et pas seulement pour l’info. Un reproche récurrent adressé aux télévisions généralistes est la rareté de l’offre culturelle. La culture s’écoute et elle est plus facile à traiter dans des formats radiophoniques. Alors pourquoi ne pas diffuser à la télévision des émissions radio comme La librairie francophone ou Vertigo ? Ces modules diminueraient le nombre d’émissions diurnes achetées, sans valeur ajoutée pour le téléspectateur. A cet avantage éditorial s’ajoutent des économies dans les programmes de la journée dont l’importance dans l’audience globale de la chaîne est relative.

Il y a d’autres pistes, plus iconoclastes, à explorer. Par exemple pourquoi ne pas étudier la possibilité de renoncer, vu l’audience réduite de la télévision à la mi-journée, à TJ-Midi et de le remplacer par la retransmission du journal de midi de La Première ? Les forces journalistiques et financières ainsi économisées seraient reportées sur une nouvelle émission d’information de troisième partie de soirée. L’audience potentielle à 22.15 est plus importante qu’à 12.45. Innover dans l’information quotidienne comme Mise au point l’a fait il y a plus de vingt ans dans l’information hebdomadaire, voilà l’objectif. SF1 a su à 21.50 imposer un rendez-vous incontournable de l’information avec 10vor10, mais les téléspectateurs francophones n’ont pas l’habitude d’un rendez-vous avec l’information à ces heures tardives. Au cours des décennies passées plusieurs tentatives de cette nature ont échoué sur la TSR parce qu’il était impossible à l’époque de programmer ce TJ à une heure fixe, notamment parce que les films de cinéma ont des durées variables. Aujourd’hui les longs métrages en prime time ne sont plus indispensables à l’identité de la chaîne mère du service public et pourraient être diffusés en partie sur RTS2. Installer ce nouveau rendez-vous d’information tardive est une entreprise de longue haleine. Elle est dans l’air du temps d’une télévision de service public diffusée sur tous les canaux et dont la mission est d’expliquer et de hiérarchiser les avalanches d’infos qui nous submergent à toute heure du jour et de la nuit. L’essentiel est la fiabilité, la transparence et l’analyse de l’information si indispensables pour contrer les fake news, ces « faits alternatifs », cancer du journalisme au service de je ne sais quelle force obscure, mais en tous les cas pas des citoyens.

 

  1. Réinventer le direct de proximité

 

Quand j’étais enfant les adultes fascinés par la vision des poissons exotiques dans leur aquarium d’eau de mer ou par les flammes sans cesse renouvelées de leur cheminée me semblaient trop contemplatifs. Plus tard, dans un musée de l’île d’Aix au large de la Rochelle, j’ai découvert des centaines de tableaux de vagues peintes au milieu des océans par un peintre officiel de la marine météorologique française d’avant l’ère des satellites. Cette masse de tableaux à la fois identiques et dissemblables m’a fait comprendre les vertus de la contemplation.

Il est temps pour la télévision de service public de réinventer le direct et de prendre le contre-pied des clips ultra-rapides. Célébrer la beauté des paysages suisses et du génie humain en offrant des images respectant le rythme naturel serait en journée la possibilité de créer l’événement en proposant des programmes nationaux qui unissent les Suisses dans le melting-pot d’un regard neuf sur notre pays et d’une vivifiante nostalgie.

Des exemples ?

  • Embarquer une caméra dans l’express des glaciers Davos-Zermatt. Le train rapide le plus lent du monde parcourt en huit heures 300 km de rails, traverse des paysages d’une beauté inouïe et passe le col de l’Oberalp, à deux mille mètres d’altitude.
  • Embarquer une caméra sur les bateaux de la CGN de Genève à Saint-Gingolph et donner à voir les paysages sublimes en passant par Ouchy et Lavaux. Aussi la traversée du lac en paddle de Saint-Gingolph à Genève par quelques jeunes garçons et jeunes filles accompagnés par leurs chiens et chats…
  • Suivre en direct la Schubertiade d’Espace 2 qui anime le coeur d’une cité de Suisse romande et rassemble autour de la musique classique des milliers de milliers de mélomanes.
  • Parcourir les Franches Montagnes en passant par les marais de l’étang de la Gruère et la fromagerie « Tête de moine » dans les caves voûtées de la ferme de Bellelay
  • Suivre les troupeaux de vache lors de la descente automnale des alpages fribourgeois avec en apothéose un Ranz des vaches de derrière les fagots.
  • Une journée dans le parc national suisse, le premier jour de la Fête des Vignerons 2019, le Carnaval de Bâle, une visite des principaux musées suisses, la journée de la finale des combats de reines à Aproz, la journée d’élection et réélection des Conseillers fédéraux, une journée sur les campus de l’EPFL, une journée dans un hôpital universitaire.

Les producteurs de la Leutschenbachstrasse à Zurich, de Comano au Tessin et du Quai Ansermet à Genève trouveront des idées plus originales pour offrir aux téléspectateurs suisses une journée par mois de pur bonheur télévisuel, avec un suspense naturel et une fascination provoqués par la chronologie du direct avec ses moments forts ou ennuyeux et l’envie de savoir ce qui va se passer au prochain virage, avec l’adjonction de prises de vues aériennes grâce aux caméras drones. Ces journées en direct de la Suisse renforceraient le sentiment d’appartenir à une nation nommée la Suisse. Je n’invente rien. La Télévision norvégienne filme en continu – avec un succès surprenant – la transhumance des rennes ou les croisières le long des fjords.

La survie et le redéploiement de la SSR ces prochaines années est un enjeu national. Ces quelques paragraphes inspirés par le cas particulier de la Radio Télévision suisse (romande) n’ont pas pour vocation de me substituer à celles et ceux qui au sein de la RTS cogitent avec compétence jour après jour pour innover. Ils sont plus à même qu’un briscard à tenir compte des nouvelles technologies de diffusion et des nouvelles attentes de la communauté suisse et de ses élites politiques et économiques pour pérenniser le service public.

Les adversaires du service public ont perdu le sens de l’histoire et de la solidarité nationale. Ils substituent à l’idéalisme du bien vivre ensemble la course effrénée au profit. J’ai tenté ici de me mettre à la place des fabricants de programmes et en même temps à la place des citoyens. Ce en même temps popularisé par Emmanuel Macron tente d’esquisser des solutions pour résoudre des situations labyrinthiques, ici celle du paysage médiatique chamboulé à la fois par l’ère numérique et par le moins d’Etat martelé par les idéologues du demerden Sie sich. Quant à moi je préfère le conseil de Voltaire : « Réveille-toi, ils sont devenus fous »

Raymond Vouillamoz

11.12.2017